Magazine réalisé par Théo Pirard
et fourni par le Space Information Center



DOSSIER n°3 (8 avril 2000)

Le Luxembourg dans les étoiles

Interview de Romain Bausch,
Directeur Général
de la Société Européenne des Satellites

L'avenir du système Astra



Quel pays exploite plus d'espace autour de la Terre qu'à la surface terrestre ? Le Luxembourg a, en dix ans, déployé huit satellites sur une position géostationnaire à 35.800 km au-dessus du Congo. Ces huit satellites qui appartiennent à la SES (Société Européenne des Satellites) créée en mars 1985 forment le système Astra pour la diffusion de programmes audiovisuels et pour des applications multimédias sur l'ensemble de l'Europe. Cette constellation de huit satellites TV Astra évolue d'après un ballet précis dans un " enclos virtuel " qui fait 140 km en largeur et en longueur, 70 km en hauteur. C'est un physicien belge, Philippe Francken, chef-analyste de la dynamique orbitale des satellites Astra (dont les mouvements sont constamment sous l'influence des gravités de la Lune et du Soleil), qui est le régisseur de ce ballet dans l'espace.



Autre singulalité des satellites grand-ducaux : ils ont été tous lancés avec succès par des fusées européennes Ariane 4 et par des fusées américano-russes Proton. Le premier vol commercial, en avril 1995 (pour les dix ans de SES), du lanceur Proton a servi à mettre en orbite un satellite TV luxembourgeois !

Sait-on que le Grand Duché est le seul Etat à tirer profit de son activité spatiale ? La SES (Société Européenne des Satellites) a payé en impôts et redevances plus de 146 millions d'euros, soit 5,87 milliards de francs… Le gouvernement luxembourgeois gagne grâce aux satellites TV Astra l'équivalent de ce que les contribuables belges paient pour leur participation à l'Europe spatiale !

BILAN DU SYSTEME ASTRA EN 1999 :
TOUS LES VOYANTS SONT AU VERT !

Astra


Résultats en 1999 % par rapport à 1998
Chiffre d'affaires 725,2 millions + 40.3 %
Revenus d'exploitation 407 millions + 45,7 %
Bénéfices (après impôts) 201,3 millions + 14.2 %
Impôts & redevances 146,4 millions + 102,2 %
Services audiovisuels 938 programmes + 7,7 %
Audience des satellites Astra 78 millions foyers + 6,8 %
Réception directe Dans 28,25 millions foyers + 6,6 %
Télévision numérique à péage Dans 4,78 million foyers + 90 %
Multimedia à large bande 11,5 répéteurs + 500 %
Business multimedia 35 clients + 59 %


La Société Européenne des Satellites poursuit son développement :
  • Elle a commandé, pour des lancements en 2000 et 2001, quatre satellites TV. Trois seront placés sur la deuxième position géostationnaire à 28,2 degrés Est pour diffuser des bouquets numériques sur les Iles Britanniques. Un puissant satellite, avec Astra 1K, doit accroître les possibilités du système Astra dans le domaine des bouquets numériques et des applications multimédias (dans les bandes Ku et Ka).
  • Elle développe la plate-forme interactive Astra-Net pour en faire une référence mondiale dans l'offre de services Internet à hauts débits de données par satellites. Elle est en train de la promouvoir en Europe et en Asie (grâce à la participation de SES dans la société Asiasat de Hong-Kong). Son objectif est de trouver des partenaires pour les activités Astra-Net dans les Amériques.

Ainsi le Grand Duché de Luxembourg, avec le système Astra, disposera d'une douzaine de satellites géostationnaires en 2001 et étendra ses services Astra-Net à l'ensemble de la planète. C'est ce que nous a expliqué dans une récente interview Romain Bausch, le Directeur Général de SES.



INTERVIEW de Romain BAUSCH,
Directeur Général de SES

" Le satellite n'offre aucun avantage si son marché principal se réduit à des communications de point à point "


Romain Bausch
Romain Bausch


Romain Bausch est, depuis mai 1995, le Directeur de SES (Société Européenne des Satellites) qui exploite le système privé Astra de satellites pour la télédiffusion directe. Né le 3 juillet 1953, cet économiste luxembourgeois démontra ses qualités de gestionnaire dans la fonction publique, comme administrateur général au Ministère des Finances du Grand-Duché, puis comme président de la Société nationale de Crédit et d'Investissement (un des actionnaires-fondateurs de SES). Il fut impliqué dans le développement des médias au Luxembourg, en tant que Commissaire du gouvernement à la Compagnie Luxembourgeoise de Télédiffusion (CLT), puis comme membre et Vice-Président très actif du Conseil d'administration de SES. Il est par ailleurs le Vice-Président du Conseil d'administration d'Asiasat.


A l'heure où SES tourne la page de dix années d'opérations de satellites TV en Europe, Romain Bausch évoque le rôle de SES dans la révolution globale des communications numériques à large bande, lors de la prochaine décennie.



    * En étant depuis près de cinq ans à la tête d'une société qui se développe bien, qui ne cesse de croître et d'embellir, vous devez être un Directeur heureux... Pouvez-vous préciser quelques repères qui expliquent ce succès du système Astra ?

Disons qu'on est plutôt fier de ce qu'on a accompli. Mais il reste encore beaucoup d'étapes à réaliser. La Société Européenne des Satellites, créée en mars 1985, est une entreprise jeune et dynamique. Je peux résumer son développement en trois actes. Le premier acte remonte au temps où SES, comme compagnie de capitaux à risques, a préparé son entrée sur le marché de la réception directe en Europe, puis a développé ce marché avec le lancement du premier satellite Astra en décembre 1988. Le deuxième acte réside dans le passage de la transmission analogique au numérique, avec un élargissement substantiel des marchés linguistiques desservis par Astra. On est passé d'un système de satellites avec une diffusion analogique concentrée sur les pays anglophones et germanophones vers un système de satellites qui a conquis une présence forte dans ces marchés mais également en France, Espagne, Pologne et dans d'autres pays. Le troisième acte concerne la diversification qu'on a pensé de mettre en place dès 1996 et qui se situe dans les deux axes suivants: d'abord, l'extension des services au-delà de la télévision et de la radio pour faire de la communication à bande large avec le multimédia et Internet, puis l'expansion géographique en dehors de l'Europe. L'object est d'amener le principal opérateur de satellites de télévision directe en Europe à devenir un opérateur primordial d'un système de communications global à bande large par satellites.


    * Le succès n'est pas dû au hasard. On dit SES avoir des critères de contrôle technique très stricts ?

C'est l'une des clefs de notre succès. SES a bien évalué, dans toutes ses décisions, les choix technologiques. On est sans doute l'opérateur de satellites qui va le plus loin pour les spécifications d'un satellite dans le cadre d'un appel d'offres. Durant la construction d'un satellite, une équipe de notre Département technique est sur place afin de superviser et discuter avec le constructeur. Nous n'hésitons pas à demander, le cas échéant, des tests supplémentaires. Ce qui explique que la durée de construction pour un satellite Astra peut prendre des semaines, voire des mois supplémentaires. Nous nous informons continuellement des préparatifs du lanceur, des opérations d'assemblage, ainsi que du lancement. Une fois que le satellite est en orbite, notre personnel très expérimenté l'opère de façon économique et efficace, en ménage la durée de vie, optimise les trajectoires pour le co-positionnement. Ainsi Astra 1A, notre premier satellite qui fonctionne toujours correctement, devrait avoir une durée de vie de près de 13 années, comparé aux dix ans garantis par le constructeur.

    * Vous avez joué un rôle dans la déréglementation en Europe. Avez-vous été provoqué cette déreglementation ou avez-vous profité d'un évolution en cours ?

Nous avons été parmi ces acteurs qui ont, en quelque sorte, provoqué la déréglementation du marché européen. La réussite de nos affaires a rendu impossible toute pratique de réglementation restrictive pour le marché de la télévision directe par satellite. Il a fallu que la réglementation et la politique s'adaptent à la réalité du marché audiovisuel. On espère que ce sera également le même cas lors de l'introduction des services interactifs par satellite. C'est un nouveau pas important à franchir. La réception satellite grâce à une petite antenne est devenue aujourd'hui pratique courante. Mais transmettre à partir d'une petite antenne doit lever des barrières qui aujourd'hui continuent d'exister avec la protection et la réglementation des télécoms.

    * La déréglementation n'est donc pas complète ?

Dans le cas présent, SES n'a pas besoin de licence de communicaton autre que celle de la concession luxembourgeoise qui permet l'utilisation de fréquences de radiodiffusion dans le respect des législations internationales et nationales. Avec la mise en oeuvre d'un système interactif, il faut créer une réglementation qui facilite l'emploi des terminaux pour transmettre partout en Europe. Les réglementations qui subsistent au niveau national nous ont amenés à introduire auprès des autorités complétentes des demandes pour des licences qui nous autorisent à mettre en place un système avec voie de retour. On veut éviter que chaque utilisateur ne doive introduire une autorisation individuelle, l'objectif étant d'arriver à un système comparable à celui appliqué pour l'utilisation d'un téléphone mobile. Tout en respectant les compétences nationales, on oeuvre en faveur d'une sensibilisation adéquate au niveau européen.

    * Comment réagissent les administrations des PTT devant ce nouveau développement du système Astra? Vont-elles l'empêcher, voire le freiner car, avec les services interactifs que vous proposez, vous marchez bel et bien sur leurs plates-bandes...?

Certainement pas. Et il y a deux raisons à celà. Notre société est bien établie et est parvenue, au cours des dernières années, à tisser des liens beaucoup plus étroits avec l'industrie européenne. Ce qui a amené les administrations à apprécier la SES de manière différente par rapport à ce qui se passait lors de nos débuts, voici dix ans. La deuxième raison est qu'Eutelsat a évolué, les administrations, qui en sont les signataires, ont aussi évolué dans le sens qu'elle ne sont plus des administrations en tant que telles, mais des entreprises à caractère privé.

    * Eutelsat a annoncé son intention de devenir en 2001 une entreprise privée. Ce changement de statut pour le principal opérateur de satellites en Europe signifie-t-il un autre mode comportement de ses concurrents vis-à-vis d'Eutelsat ?

La privatisation d'Eutelsat va certainement lui donner un comportement plus orienté vers le marché. Evidemment, la privatisation d'Eutelsat va amener d'autres acteurs à se positionner par rapport à une société où l'actionnariat ne restera pas inchangé. Si aujourd'hui l'actionnariat d'Eutelsat est fonction des parts d'investissement attribuées sur la base de la capacité de transmission sur les différents satellites, cet actionnariat au sein d'Eutelsat S.A., en tant qu'entreprise privée, va dépendre d'autres facteurs. Il en découlera un noyau d'actionnaires stratégiques et ces actionnaires vont se positionner de façon différente.

    * En ce qui concerne les positions géostationnaires, Eutelsat en tant qu'administration publique a acquis de quoi verrouiller le ciel au-dessus de l'Europe. Une telle situation est-elle toujours acceptable ?

SES a répondu à l'appel de prise de position qu'a lancé la Commission européenne dans le processus d'examen du dossier de privatisation d'Eutelsat. Nous avons soulevé un certain nombre de questions que nous considérons comme essentielles du point de vue de libre concurrence. L'une des questions clefs que nous soulevons concerne les fréquences qui ont été accordées dans le passé à une organisation intergouvernementale qui au départ agissait à 100 % dans l'intérêt des services publics des pays membres de cette association. Avec le changement fondamental de statut pour Eutelsat, ces fréquences peuvent-elles être transférées, telles qu'elles, à une organisation privée qui va se trouver dans une situation comparable à d'autres sociétés privées qui existent ou qui voudront venir sur le marché. Nous nous demandons si d'autres opérateurs de satellites ne devraient pas, dans un processus de coordination, avoir accès à ces positions et fréquences, notamment à celles qui ne sont manifestement pas utilisées à des fins de service public, à commencer par la télévision directe par satellite. Nous avons exprimé nos réserves, posé nos questions, exprimé nos inquiétudes auprès de la Commission européenne.

    * Quelle sera la prochaine position orbitale du système Astra ?

Pour nous, ce sera une position pour l'Europe, proche de 19,2 et de 28,2° Est, de préférence entre les deux. Dans la bande Ku, la coordination pour 7 autres positions dont le 24.2° degrés est en cours. A 19,2°Est, on envisage d'accoître la capacité en employant la bande Ka. On ne cherche pas à promouvoir la double tête, car on a introduit la séparation des marchés liguistiques sur les différentes positions, avec le marché de l'Europe occidentale à 19,2°Est, avec le marché britannique à 28,2°Est. Si, demain, il y a une demande très forte, on aura un bon point de départ depuis le 24.2° Est. Certains pensent qu'on peut augmenter la capacité à une position orbitale donnée en plaçant des satellites sur des trajctoires qui sont "virtuellement" géostationnaires.

    * Avec votre neuvième satellite, qui est le huitième sur la position de 19,2 degrés Est, vous introduisez la bande Ka des 20/30 GHz pour une voie de retour individuelle par satellite. Pourquoi avoir choisi la bande Ka qu'on connaît moins bien que la bande Ku ?

Nous pensons que le satellite a un avantage compétitif sur tout ce qui peut être radiodiffusé. C'est vraiment sur ce créneau que nous positionnons le satellite. Deux types de contenus seront les produits clefs pour le satellite. Le premier est constitué par des bouquets de chaînes TV et radio qui sont configurées par un opérateur de façon gratuite ou à péage. Puis il y aura des services à la demande, de la messagerie électronique, des informations pour organiser vos loisirs, vos voyages, l'éducation à distance... Pour avoir accès à ces chaînes et à ces informations, vous n'avez pas besoin d'une voie de retour à large bande, l'interactivité pouvant parfaitement être assurée par une connexion téléphonique. La solution exemplaire constitue la plate-forme numérique Astra-Net existante, qui fonctionne en bande Ku et qui utilise la large bande passante pour la diffusion ultra-rapide des données. Par contre, la voie de retour via satellite que nous introduisons dans le cadre de nos activités "Broadband Interactive Services" avec le satellite Astra 1H met en oeuvre la bande Ka des 20/30 GHz. Le fait est que toutes les fréquences de la bande Ku des 10/12 GHz dans lesquelles nous pouvons diffuser à 19,2 degrés Est sont aujourd'hui déjà exploitées. Avec Eutelsat qui dispose de douze positions géostationnaires, nous avons dû nous battre pour avoir accès aux deux tiers d'une deuxième position à 28,2 degrés Est. Nous avons été contraints de passer à la bande Ka sur notre première position pour pouvoir bénéficier d'une largeur de bande additionnelle. La combinaison des bandes Ku et Ka, unique au monde, renforce d'ailleurs l'attrait de notre position phare. Un autre avantage est que la bande Ka nous permet d'avoir l'interactivité avec des antennes plus compactes. Si vous voulez transmettre vers le satellite en bande Ku, surtout en bande C, vous avez besoin de paraboles beaucoup plus grandes. D'autres opérateurs, parmi lesquels Eutelsat, se sont d'ailleurs déjà ralliés à la solution de la bande Ka pour développer des services interactifs.

    * Qu'en est-il du développement d'Astra-Net ?

Jusqu'à présent, nous avons utilisé Astra-Net avec une plate-forme style DirecPC de Hughes Network Systems, mais dans sa version DVB (Direct Video Broadcasting). C'est une plate-forme excellente pour les applications avec des groupes d'utilisateurs ciblés: elle assure une parfaite protection des données, la garantie d'une bonne transmission avec la répétiton des bits qui n'ont pas été reçus. Les réactions du marché pour cette première plate-forme Astra-Net sont très positives. Cette plate-forme est la solution technologique la plus avancée pour la transmission numérique de données par satellite, mais il y a un élément propriétaire. Aussi, en parallèle, SES a développé une deuxième génération de plate-forme Astra-Net qui fait appel à des matériels et logiciels existant sur le marché. Nous en faisons l'intégration avec des industriels. Il s'agit d'une plate-forme compatible DVB basé sur des standards ouverts, qui ne dépend pas d'une composante satellitaire spécifique. Elle permet à n'importe quel fournisseur de services d'employer le système de contrôle d'accès de son choix, qui est transmis par le satellite. Cette plate-forme interactive qui n'a pas besoin d'une infrastructure terrestre bien spécifique peut être proposée en bande Ku, comme celle que nous développons à Hong Kong avec le système Asiasat. Nous avons déjà les premiers clients pour le marché de la grande consommation, car c'est vers ce marché que nous voulons et pouvons progresser. L'objectif final est d'offrir grâce au satellite une offre combinée de services TV, radio, multimédia, Internet pour le marché grand public.

    * Vous vous impliquez de plus en plus dans le segment sol, après vous être intéressé à la composante spatiale ?

Nous avons depuis toujours déployé beaucoup d'efforts sur le segment sol afin de promouvoir les technologies de la réception, au début en analogique, puis en numérique selon le standard DVB. Si notre véritable valeur ajoutée réside dans la configuration du segment spatial, SES a été, dès ses débuts, très active pour coopérer avec les industriels dans le développement et la commercialisation des produits de réception directe par satellite. Une équipe au sein de SES va être renforcée pour valoriser davantage les développements technologiques que nous avons faits et qui, jusqu'à présent, sont restés assez discrets. Nous avons, à ce propos, déjà signé des contrats pour des plates-formes Astra-Net ailleurs qu'en Europe et à Hong Kong.



    * Votre objectif est bel et bien de privilégier l'accès individuel au satellite ?

Ce qui ne nous empêche pas de travailler, comme par le passé, avec les réseaux de télédistribution. Aujourd'hui, les 2/3 des foyers qui reçoivent les programmes Astra sont des foyers câblés, nos signaux étant redistribués par les câblo-opérateurs. Pour le système Astra, le satellite et le câble sont complémentaires. Dans les développements que nous faisons tant pour les services unidirectionnels que pour les servies bidirectionnels avec la voie retour, les technologies sont tout à fait compatibles avec les infrastructures terrestres. La plate-forme Astra-Net peut être utilisée via les réseaux câblés. Une carte PC permet la réception du signal via le câble. Il n'y a pas d'obstacle pour que le signal diffusé sur demande soit repris par le câblo-opérateur et acheminé vers l'abonné du câble. Avec le "Broadband Interactive System", nous privilégions l'accès individuel au satellite au moyen du SIT ou Satellite Interactive Terminal. Mais le prix de cet équipement individuel sera au départ trop élevé de l'ordre de 2.000 euros pour entrer dans le marché de la grande consommation. Il faudra ramener le prix dans une tranche de l'ordre de 200 à 300 euros. Ce n'est d'ailleurs pas illusoire. Quand on regarde les prix aujourd'hui d'un équipement de réception TV par satellite, le prix est le 1/10 de ce qu'il était avant que le système Astra n'entre en scène. L'évolution du prix des SIT dépendra du volume des terminaux à produire. Un client s'est déjà manifesté pour l'emploi de 10.000 SIT. Nous nous interrogeons: dans quelle mesure SES doit-elle elle-même s'impliquer via Astra-Net dans la promotion de la carte PC pour la réception d'informations, puis de l'équipement SIT pour l'interactivité ?

    * Vous comptez faire de votre plate-forme Astra-Net et des stations SIT des références d'une portée mondiale ?

La norme que nous privilégions existe: c'est le standard DVB. L'interactivité est une utilisation de ce standard. Pour le DVB sur le multimédia, les spécifications ne sont pas encore finalisées. Nous avons réussi à faire en sorte que les spécifications DVB soient celles d'Astra-Net. Le groupe DVB-RCS auquel nous participons de façon très active est en train de reconnaître les spécifications pour les "Broadband Interactive Services" et nous oeuvrons pour qu'elles soient reprises pour le DVB de la voie retour. Nous coopérons aussi avec l'ESA, promoteur de cette spécification, pour que les autres opérateurs de satellites en Europe, Eutelsat, Hispasat, Telenor, NSAB et autres qui nos concurrents, appuient les mêmes développments.

    * Sur la scène spatiale européenne, avec la gestion d'une flotte de neuf satellites géostationnaires, dont huit sont copositionnées, vous êtes devenu un acteur incontournable. Comment pouvez-vous coopérer avec l'ESA, alors que le Luxembourg n'en est pas un Etat
    membre ?

Si vous voulez, comme c'est le cas pour Eutelsat avec Skyplex, bénéficier de certains projets de l'ESA, vous devez opérer dans un Etat qui soit membre de l'ESA. Le Luxembourg ne l'est pas. Mais, depuis deux ans, des discussions sont en cours entre l'ESA et le gouvernement luxembourgeois. Celui-ci a introduit une demande pour devenir membre associé, ce qui permettra à SES d'être partie prenante dans l'élaboration des programmes ARTES 3 de technologie spatiale. Le gouvernment grand-ducal devra contribuer de manière adéquate en fonction des projets auxquels la SES veut contribuer. Nous avons des contacts étroits avec l'ESA. Celle-ci a désigné un responsable pour ses relations avec SES. Dans le cadre de l'ESA, nous sommes en train de développer une initiative pour le standard DVB-RCS en bande Ka et nous sommes partie prenante, aux côtés de l'industrie spatiale européenne, des travaux pour le développement de la prochaine génération des satellites.

    * Comment voit-on chez SES cette prochaine génération de satellites ?

Dans le programme ARTES 3, trois projets ont été retenus: SkyBridge, EuroSkyWay et West/WEB. Ces trois projets sont représentatifs de la panoplie des orientations potentielles qui vont être suivies pour la prochaine génération de satellites. SkyBridge est un projet de satellites en orbite basse. EuroSkyWay et West/WEB fait appel à des satelllites en orbite géostationnaires: l'un emploie des satellites non régénératifs de signaux, tandis que l'autre consiste en des satellites avec des processeurs à bord. Etant donné que nous nous référons aux besoins du marché et compte tenu de la position que nous avons réussi à forger sur le marché européen, nous pensons que notre métier, avec des services qui visent le consommateur final, c'est-à-dire le marché résidentiel, mise sur la combinaison des services de télévision numérique avec des services à bande large Internet et multimédia. Dans notre concept, une partie des services sont des services radiodiffusés qui requièrent des satellites géostationnaires optimisés pour ce type d'applications. Il va en effet de soi que l'avantage compétitif du satellite réside précisément dans sa capacité de radiodiffusion de données. Ce qui explique que nous sommes très impliqués, avec d'autres acteurs, dans le développement de capacités de stockage de l'information, de systèmes intelligents qui permettent de filtrer cette information. Celui qui doit recevoir l'information ne reçoit en fait que l'information qui l'intéresse. Il s'agit ni plus ni moins de réaliser une radiodiffusion qui est perçue comme étant personnalisée. Nous ne voyons aucun avantage pour le satellite, dès lors qu'on limite son emploi à des communications de point à point. Les infrastructures terrestres à large bande, dans les pays développés tels que l'Europe, sont assez performantes. Nous pensons que les satellites géostationnaires constitueront sans doute le point de départ pour des développements futurs. Nous pourrons offrir beaucoup de services existants et une partie non négligeable des services nouveaux avec des satellites dits non régénératifs de signaux. Plus tard, les performances de ces satellites géostationnaires pourront être éventuellement améliorées avec l'emploi des processeurs pour le traitement à bord des signaux. Nous n'allons pas nous précipiter sur toutes les technologies nouvelles. Mais nous en mettons déjà en oeuvre avec des satellites sur orbite ou en construction: réutilisation des fréquences, allocation dynamique de la largeur de bandes entre les différents faisceaux. Ce que nous faisons avec Astra 1H lancé l'an dernier et que nous ferons davantage avec Astra 1K en préparation pour l'an prochain.

    * Pour cette prochaine génération, vous insistez sur les satellites géostationnaires. Voyez-vous une place pour des constellations de satellites en orbite basse ?

Notre stratégie est d'exploiter des technologies nouvelles qui ont déjà fait leurs preuves pour démarrer dans les services nouveaux en nous orientant d'après les besoins du marchés. C'est pourquoi nous ne pensons pas qu'il faille ajouter des processeurs à bord dans l'immédiat, mais ultérieurement.Nous devons considérer des solutions LEO de constellations en orbite basse comme des compléments possibles, mais je ne crois pas trop au satellite pour des communications de point à point. Il s'agit donc de positionner ces LEO de façon très ciblée. SkyBridge représente un positionnement ciblé. Ce n'est pas un système qui offre vraiment une infrastructure à large bande par satellites. Ce système de constellation de satellites permet de se connecter dans un rayon donné, via une gateway ou station d'accès, à une infrastructure à large bande des utilisateurs résidentiels, des entreprises qui n'ont pas l'accès à la large bande par l'infrastructure terrestre mais qui l'auront grâce au satellite. Un système LEO, en orbite basse, bien ciblé peut parfaitement être complémentaire à des satellites GEO, sur orbite géostationnaire.

    * Vous envisagez de vous impliquer dans un système LEO ?

Nous ne l'excluons pas. Nous en parlons depuis des années à tous ceux qui développent de tels projets. Ainsi nous avons de bonnes relations avec SkyBridge, des contacts réguliers avec Teledesic. Nous suivons avec intérêt leur développement technologique. Là où il y a beaucoup d'efforts à faire, c'est vraiment dans la justification de tels projets même s'ils progressent bien du point de vue technologique. Les malheurs du système Iridum ne vont pas arranger les affaires pour les systèmes en orbite basse. Les investisseurs sont prudents, restent attentifs sur la suite des événements. Mais si vous ciblez très bien votre projet, je pense qu'il y a des justifications économiques à trouver.

    * Vous n'hésitez pas à affronter la concurrence des opérateurs globaux, qui sont associés à des constructeurs de satellites... N'est-ce pas audacieux de votre part ?

Le monde des satellites, l'industrie spatiale n'a qu'un rôle restreint sur la scène globale des télécommunications. Nous pensons que chacun de nous ne peut gagner dans ce petit monde que si nous nous mettons d'accord sur la même technologie. Nous allons rester des concurrents mais, ensemble, nous allons permettre au satellite, sous ses différentes formes, de conquérir une part de marché plus grande. Une part de 5 ou 10 %, voire 15 % maximum. La grande majorité des communications à large bande continuera d'être offerte par des infrastructures terrestres.

    * Le système SpaceWay manifeste des ambitions européennes avec Hughes Network Systems qui vient d'ouvrir un bureau à Rome... Quelle est votre réaction face aux ambitions américaines à l'échelle globale ?

SpaceWay a déjà changé plusieurs fois de cibles. Il n'est peut-être pas facile de dire exactement quelle en sera la configuration finale, quels seront les marchés cibles de SpaceWay. Nous continuons à croire à notre thèse. Nous ne pensons pas qu'à l'avenir, le satellite offrira un avantage si son marché principal est réduit à des communications de point à point. SpaceWay, tout comme AstroLink, font appel à des satellites géostationnaires avec des processus à bord très sophistiqués. Nous ne les considérons pas compétitifs pour notre métier de base qui est celui de la radiodiffusion et de la communication de point à points multiples.

    * C'est dans cette perspective que vous allez introduire le concept Astra-Net sur le marché américain. Où en êtes-vous en ce qui concerne un partenariat avec un opérateur de satellites pour Astra-Net America ?

Astra-Net est en train de négocier avec des opérateurs américains de satellites pour une installation de la plate-forme Astra-Net en Amérique. On pensait pouvoir annoncer un accord à l'occasion de Telecom 99. On espère un partenariat avec plusieurs opérateurs dans le courant de l'an 2000, mais on ne va jamais entrer dans un partenariat avec un opérateur de satellites qui rendrait cette alliance dépendante des technologies offertes par un constructeur quel qu'il soit. Le lancement d'Astra-Net America va permettre de tester le marché, de démontrer ce que le satellite est capable d'offrir en matière d'applications multimédia et pour des services Internet à large bande. Dans le même temps, nous poursuivons les développements d'Astra-Net en Europe et en Asie.

    * Que pensez-vous des manoeuvres de constructeurs de satellites qui s'investissent dans les opérations de systèmes spatiaux pour les télécommunications de demain ?

On vit des situations qui ne sont pas pour l'instant trop favorables au monde des satellites de manière générale. On doit constater qu'à l'heure actuelle, il y a des capacités de production excédentaires en ce qui concerne la construction de satellites. Les constructeurs de satellites essaient de se rabattre sur le segment des opérateurs de satellites. Devenir opérateurs de satellites, c'est la réponse des constructeurs de satellites, mais je pense que ce ne sera pas la réponse finale. Une consolidation va se faire dans l'industrie. A cet égard, le rachat par Boeing de la branche satellites de Hughes constitue un fait nouveau.

    * Comment voyez-vous cette consolidation entre constructeurs et opérateurs de satellites ?

Je suis sûr et certain que dans deux ou trois ans des mouvements auront eu lieu. Certains vont fusionner, alors que d'autres vont changer d'actionnaires industriels de référence. Etant donné que, d'une part, certains de ces constructeurs se sont lancés dans le métier d'opérateurs et que, d'autre part, des opérateurs de satellites qui étaient des organisations gouvernementales vont devenir des entreprises privées, il y aura pas mal de changements dans le monde du spatial. Ce qui se traduira très clairement par une consolidation dans laquelle les constructeurs de satellites resteront pour l'essentiel des constructeurs mais où ils essaieront d'avoir leur club d'opérateurs de satellites. Ce qui permettra à des opérateurs régionaux bien implantés, tels que SES en Europe ou Asiasat en Asie, d'entrer dans des partenariats, de faire des acquisitions.

    * Et SES, comment va-t-elle se positionner dans ces reconfigurations que vous pressentez ?

SES entend rester autonome tout en entrant dans des partenariats. Notre objectif sera de rester le leader d'une alliance d'opérateurs régionaux ou continentaux de satellites. Et ceci, avec le support du gouvernment luxembourgeois qui suit avec beaucoup d'intérêt le développement de nos activités à l'échelon internationaml, voire mondial. Il ne s'agit pas d'une ambition exagérée, parce que SES a une position forte en Europe. Et avec Asiasat, nous avons une position de co-contrôle du premier opérateur de satellites en Asie. Pourquoi nous soumettre au contrôle de quelqu'un d'autre ? D'ailleurs, je ne vois pas qui se pourrait être...

    * Durant l'été 1998, SES était en Europe la première entreprise d'applications spatiales à entrer en bourse... Comment se comporte SES dans la tourmente qui secoue le monde des satellites de télécommunications ?

Si on se réfère à la bourse aux USA pour les systèmes satellitaires, pour la valorisation des opérateurs de satellites, on constate une grande différence entre les opérateurs qu'on considère, comme nous, comme des fournisseurs d'infrastructure satellitaire et les opérateurs qui, comme DirecTV ou Echostar, ont accès à l 'abonné final. La cotation des titres des premiers est relativement faible par rapport à celle des seconds. Notre entrée en bourse n'était donc pas chose aisée. SES a plus de 30 millions de foyers qui captent ses satellites en direct mais elle ne connaît pas leur identité, leur profil de consommation. Par contre, CanalSatellite connaît le marché de ses abonnés. Aux USA, DirecTV ou Echostar est à la fois Canal Satellite et SES. On peut se poser la question: SES ne devrait-elle pas ensemble avec Canal Satellite constituer un DirecTV France, avec BSkyB réaliser un DirecTV UK, avec Premiere World former un DirecTV Deutschland... Vous avez posé la question de notre autonomie et un élément de réponse pourrait se trouver dans une alliance avec les opérateurs de bouquets TV. Du point de vue marketing, nous coopérons avec nos clients, comme ce fut le cas avec Canal Satellite, au Salon Antennes 99 à Paris. Faudrait-il aller au-delà de cette relation commerciale et prendre une participation capitalistique dans l'activité de nos clients ?

    * Quelle attitude allez-vous vous adopter dans les restructurations du paysage industriel
    européen ?

Les restructurations qui se font actuellement dans l'industrie aérospatiale européenne avec Aerospatiale Matra, Alcatel, Astrium, n'auront pas d'effet direct sur SES. Du moins dans l'immédiat. A l'avenir, la réponse risque d'être plus complexe. L'évolution en cours ne se limitera pas au monde de la construction des satellites, mais elle s'étendra au monde des opérateurs des systèmes spatiaux. Personnellement, je pense que le mouvement d'intégration verticale qui se fait aux Etats-Unis avec Hughes, Loral, Lockheed Martin qui investissent dans le volet des opérations satellitaires, s'étendra en Europe avec la privatisation d'Eutelsat. En partant de notre position forte en Europe, nous pouvons parfaitement entrer dans des partenariats avec des acteurs forts dans d'autres régions pour constituer une alliance globale d'opérateurs de satellites qui resteront indépendants pour leurs choix technologiques.

    * Aucun regret d'avoir pris la direction de SES ?

Je ne suis pas sur le point de prendre ma retraite à la SES. L'appui du Conseil d'Administration est très fort vis-à-vis de la Direction Générale. D'un audacieux travail de pionniers, on est passé à un formidable travail d'équipe. Une équipe qui ne cesse de s'étoffer, malgré le fait qu'on ait, comme nos concurrents, des problèmes pour trouver des personnes expérimentées, qui possèdent un savoir-faire adéquat dans une industrie jeune au développement des plus dynamiques.

Propos recueillis par Théo PIRARD





Le système Astra
(situation au 31 décembre 1999)


Nombre de foyers (en millions)28,25 en réception directe + 49,68 avec la télédistribution, soit près de 78 au total (51 %du nombre des foyers ayant la TV en Europe).
Nombre de satellites TV en orbite
  • 4 analogiques + 4 numériques, soit 8 sur la position de 19,2 degrés Est.
  • 1 numérique à 28,2 degrés Est.
En tout, 9 satellites géostationnaires ou 152 répéteurs, dont 92 pour la diffusion numérique.


Les Astra 1 à 19,2 degrés Est, les Astra 2 à 28,2 degrés Est, classés d'après leur date de lancement (en italiques : les satellites commandés qui sont à lancer)


Dénomination Fabricant Lanceur Lancement Répéteurs Puissance Durée de vie
Astra 1A GE Astro Ariane 4 11/12/1988 16 [+ 6] 2,8 kW 10 ans
Astra 1B GE Astro Ariane 4 3/3/1991 16 [+ 6] 3,7 kW 12 ans
Astra 1C Hughes Ariane 4 12/5/1993 18 [+ 6] 3,3 kW 15 ans
Astra 1D Hughes Ariane 4 1/11/1994 18 [+ 6] 3,3 kW 13 ans
Astra 1E Hughes Ariane 4 19/10/1995 18 [+ 6] 4,2 kW 14 ans
Astra 1F Hughes Proton 8/4/1996 22 [+ 6] 4,4 kW 15 ans
Astra 1G Hughes Proton 2/12/1997 30 [+ 6] 6,6 kW 15 ans
Astra 2A Hughes Proton 30/8/1998 32 [+ 6] 7 kW 15 ans
Astra 1H Hughes Proton 18 juin 1999 30 [+ 6]* 6,6 kW 15 ans
Astra 2B Matra M.S. Ariane 5 Mai 2000 30 [+ 6] 6,7 kW 15 ans
Astra 2C Hughes ? Début 2001 32 [+ 6] 7 kW 15 ans
Astra 2D Hughes Ariane 4 Fin 2000 16 [+ 6] 1,6 kW 12 ans
Astra 1K Alcatel S.I. Ariane ? Fin 2001 52 [+ 6] 12,4 kW 13 ans

* + 2 répéteurs en bande Ka (30 GHz) pour des applications interactives.
** + 4 répéteurs en bande Ka (30 GHz) pour la plate-forme Astra-Net.




Les "premières" d'Astra en Europe

1985: choix du concept de satellite TV de moyenne puissance pour une diffusion en Europe.

1988: utilisation de la 1ère Ariane 4 opérationnelle pour lancer le 1er satellite Astra.

1993: mise sur orbite, avec Astra 1C, du deuxième satellite stabilisé trois axes (modèle Hs-601) de Hughes.

1994: emploi de la technique Pva (augmentation de vitesse au périgée) sur le lanceur Ariane 4 pour satelliser Astra 1D grâce à des logiciels développés par la Ses et co-positionnement de 4 satellites sur l'orbite géostationnaire.

1995: co-positionnement de 5 satellites géostationnaires à 19,2 degrés Est.

1996: premier lancement commercial de la fusée russe Proton mise en oeuvre par Ils (International Launch Services), avec Astra 1F qui sera le 6ème satellite co-positionné à 19,2 degrés Est.

1997: utilisation, avec Astra 1G, du deuxième satellite du type HS-601HP (haute puissance) de Hughes et gestion de 7 satellites sur une même position de l'orbite géostationnaire.

1998: mise en service, avec Astra 2A, du 1er satellite opérationnel qui utilisera en Europe la propulsion ionique pour ses manoeuvres sur orbite.

1999: huit satellites co-positionnés à 19,2 degrés Est avec l'arrivée d'Astra 1H!


En préparation

2001: lancement, avec Astra 1K (4,5 tonnes au décollage), du 1er satellite lourd de télévision "made in Europe", équipé de la propulsion électrique à plasma.

Pour en savoir plus sur le système Astra des satellites TV, consultez le site web : http:/www.astra.lu




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