Comment s'élabore le prochain 6ème Programme-cadre
de Recherche et Développement en Europe ?
Le 6ème Programme-cadre ne commence
que le 1er janvier 2003. Il doit être approuvé,
dans une procédure de codécision, par les instances
européennes que sont le Parlement européen et
le Conseil des Ministres. Sur la philosophie générale
du prochain Programme-cadre, que nous avons définie dans
notre document "Vers un Espace européen de la recherche",
il y a un assez bon consensus. Que le monde industriel ne se
méprenne pas sur le rôle de la Commission. Nous
sommes plutôt les organisateurs de programmes. Il ne faut
pas croire que le budget de la Commission européenne
va financer toute la recherche dans l'aéronautique. Non,
ce n'est pas le cas et cela n'a jamais été le
cas. Ce n'est pas uniquement notre Programme-cadre qui est impliqué.
Il y a des programmes de recherche dans les Etats Membres.
Dans quelle mesure la Commission a-t-elle
contribué à la restructuration récente de l'industrie aérospatiale
européenne en Europe ?
Cette restructuration se fait d'elle-même
sous l'impulsion des entrepreneurs industriels. Des Etats membres
de l'Union européenne ont eu, en tant qu'actionnaires,
leur mot à dire. Le rôle de la Commission a été
de vérifier si les règles de concurrence étaient
bien respectées. La Commission a remis un avis positif,
du point de vue économique, pour la création d'EADS
(European Aeronautic Defense & Space) et pour la société
Airbus. Cette restructuration est la suite logique d'une politique
commune de développement intégré d'un avion
européen. C'est un peu l'histoire de l'oeuf et de la
poule. S'il n'y avait pas eu de développement d'un avion
en commun grâce à Airbus, il n'y aurait probablement
pas eu de synergies industrielles. Pour développer cet
avion en commun, il a fallu faire des efforts conjoints de recherche.
Quel peut être alors le rôle de la Commission
au niveau industriel ?
La Commission entretient un dialogue avec les
acteurs de l'activité aérospatiale, afin d'accompagner
son évolution par la prise de conscience des préoccupations
et priorités industrielles. Elle s'efforce d'assurer
l'équilibre nécessaire entre les intérêts
respectifs des intégrateurs de systèmes, des opérateurs,
des fournisseurs, des entreprises à valeur ajoutée
qui sont en aval. En particulier, on est attentif aux PME dans
la mesure où elles jouent un rôle essentiel en
favorisant l'innovation.
Et pour les technologies de l'espace, comment
la Commission voit-elle l'approche stratégique ?
Elle estime que le développement du
secteur spatial doit se poursuivre avec un rôle soutenu
des autorités publiques, voire un renforcement de l'engagement
public. Au niveau de l'Union Européenne, les Etats membres
doivent prendre conscience de la pertinence des outils spatiaux
pour nombre de politiques et des risques encourus par l'Europe
d'une dépendance. Une nouvelle approche de l'espace est
esquissée dans une communication "l'Europe et l'Espace
: ouvrir un nouveau chapitre" qui a permis de définir
avec l'ESA, l'Agence Spatiale Européenne, une stratégie
européenne pour l'espace. Il s'agit d'apporter un soutien
politique aux initiatives des acteurs du public et du privé
pour garantir la disponibilité d'une infrastructure spatiale,
rendre performants et compétitifs les services qui en
sont dérivés. La Commission et l'Exécutif
de l'ESA viennent d'établir une "Task Force"
conjointe pour le suivi de la mise en oeuvre de cette stratégie
spatiale en Europe.
Quelles priorités voyez-vous à l'Europe
dans l'espace ?
Le premier objectif est de préserver
un accès à l'espace indépendant et à
un prix abordable. Cet accès autonome avec un lanceur
Ariane 5 de plus en plus performant est une condition sine qua
non pour que l'Europe puisse développer des projets et
proposer des services qui font appel à des systèmes
spatiaux. Un soutien public reste indispensable pour des technologies
innovantes qui préparent les lanceurs de demain. Il est
notamment crucial de maintenir à un niveau d'excellence
le port spatial de l'Europe à Kourou en Guyane française.
Il n'est pas prévu que le Programme-cadre joue un rôle
direct dans ces développements.

Ariane 504 au décollage - Vol 119-XMM
Newton
(Crédit : Photo ESA)
Dans quelles activités de technologie
spatiale peut-on attendre une aide de la Commission ?
Son objectif concerne un élément
nouveau dans la stratégie spatiale européenne
qui est d'en faire bénéficer les marchés
et la société grâce à l'exploitation
des capacités spatiales pour répondre à
la demande. L'Union Européenne s'intéresse à
l'espace avec des satellites qui ont un impact très fort
pour une grande variété de besoins de la société
de l'information : les télécommunications et le
multimédia, le système civil de navigation Galileo,
l'observation de la Terre avec l'initiative GMES ou Global Monitoring
for Environment and Security. Ces applications spatiales lancent
un véritable défi : il faut les consolider alors
qu'elles sont réalisées dans des cadres institutionnels
et réglementaires différents.

Galileo
(Crédit : Photo Astrium)
L'ESA, qui est une émanation d'une
quinzaine d'Etats d'Europe, ne suffisait donc pas pour réaliser
une politique spatiale européenne. Pourquoi lui juxtaposer
la Commission avec sa bureaucratie ?
Dans le domaine spatial, le grand acteur d'une
stratégie européenne est et reste l'ESA. Nous
n'avons pas du tout l'ambition de supplanter l'ESA, ni de nous
substituer à elle. Nous voulons travailler avec l'ESA
qui est une réalité pleinement opérationnelle
avec ses lanceurs, satellites, sondes, missions scientifiques,
vols habités... Nous avons le rôle de relais politique.
Aux côtés de l'ESA, la Commission est le petit
poucet qui balise la piste pour faire avancer politiquement
un éléphant aux multiples ressources tant physiques
qu'intellectuelles.
Vous parlez de l'ESA comme d'un éléphant.
Mais il y a d'autres éléphants qu'il faut dompter
dans le cadre européen...
Je pense de plus en plus que les Européens
doivent s'organiser. C'est là, je le rappelle, l'esprit
même de mon plan pour un Espace européen de la
Recherche. Il faut créer des liens, éviter les
doubles emplois. Chacun sait que les moyens publics ne sont
pas illimités et que les besoins sont très grands.
Autant l'industrie a réussi à se structurer pour
être plus compétitive, autant les éléphants
que sont les agences nationales, avec l'ESA comme chef de file,
doivent optimaliser leur contribution à l'Europe.
Une initiative européenne comme GMES
en matière de satellites d'observation va donc obliger
à fondre les projets nationaux dans un moule européen
?
Tout à fait. Cette initiative GMES concerne
une série de programmes nationaux. Il est essentiel de
voir ce qu'on a déjà, de l'optimaliser, d'y faire
participer un grand nombre, de détecter les besoins,
de répondre à la demande de manière coordonnée
et cohérente. La démarche est ambitieuse et elle
heurte parfois certains enracinements culturels. Elle ne pourra
aboutir que si on prend conscience de la richesse des compétences
en Europe, de la reconnaissance de pôles d'excellence.
Il faut dépasser la dimension nationale pour bâtir
une Europe aérospatiale de la Recherche et du Développement
au diapason de la nouvelle donne industrielle.
Vous paraissez optimiste pour que l'ESA
et les agences nationales de l'espace arrivent à davantage
se coordonner ?
C'est ce qui se fait avec la coordination des
infrastructures de recherche en Europe, des centres techniques
de l'ESA et des agences spatiales nationales. En mai 1999, à
l'instigation de l'ASI italienne, du CNES français et
du DLR allemand, l'ESA a adopté un concept d'Union des
Centres dont l'objectif est la mise en réseaux et la
convergence des méthodes et moyens pour les technologies
de l'espace. Trois réseaux pilotes ont été
retenus par le Conseil de l'ESA : pour les opérations
en vol, pour la revue des projets, pour les équipements
d'essais en simulateurs. Je pense que tous les Européens
doivent bien comprendre maintenant qu'ils ont un effort global
à faire, que cet effort, trop fragmenté face à
la demande, donne lieu à du gaspillage et perd de son
efficacité.
Ne court-on pas le risque que la dynamique
voulue par la Commisson européenne reflète les
ambitions d'une politique nationale, comme c'est le cas de la
France pour l'espace ?
Heureusement que la France a voulu une politique
spatiale nationale. Sans la volonté française
d'une stratégie indépendante dans l'espace, nous
n'aurions pas de politique spatiale européenne. Une politique
nationale n'est pas un mal en soi. Maintenant, elle doit se
valoriser en prenant une dimension européenne.
L'Union Européenne mise sur le partenariat
public-privé pour réaliser sa stratégie
aérospatiale ?
La philosophie et l'avantage des Programmes-cadre
européens est d'être réalisés sur
des schémas de partenariat public-privé. On veille
à intégrer dans des projets innovants des entreprises
publiques de recherche, les universités, les entreprises,
les petites et moyennes entreprises. Ce qui s'est bien développé
en Europe, c'est cette possiblité de travailler ensemble
avec des objectifs communs. Cette pratique de la relation public-privé
qui est partie intégrante de l'approche industrielle
est privilégiée par la Commission, car nous n'avons
pas d'infrastucture propre de recherche, en dehors du Centre
Commun de recherche à Ispra en Italie, qui compte un
Institut des applications spatiales. Le partenariat va bien
au-delà d'engagements financiers. Il peut porter sur
une adaptation du cadre réglementaire ou politique, de
façon à permettre aux investisseurs et aux partenaires
industriels de faciliter la rentabilisation de leurs investissements.
Mais ce partenariat pose problème
pour le projet européen de système civil de navigation
par satellites Galileo ?
Le partenariat public-privé fournit
un modèle susceptible de contribuer à engager
à la fois le secteur public et l'ensemble du système
industriel dans un projet opérationnel. Galileo n'est
pas un programme de recherche simplement. C'est aussi un choix
politique majeur dans la stratégie de l'Europe. Avec
Galileo, il s'agit de faire un investissement qui garantit la
place de l'Europe dans le monde de demain.. Galileo est un précurseur
en matière de partenariat public-privé pour un
système spatial opérationnel. A partir de cet
exemple on peut élaborer des montages similaires pour
les systèmes et services d'information basés sur
des satellites d'observation, dans le cadre du GMES.
Pensez-vous avoir prochainement le feu vert
du Conseil européen des Ministres pour passer à
la réalisation du système Galileo ?
Ma collègue Madame Loyola de Palacio,
qui est responsable des transports, gère ce dossier.
Elle est confrontée au problème du bouclage financier.
Il faut bien mesurer l'intérêt stratégique
de cet ambitieux projet. Et dans le choix politique, se pose
la question de la manière d'en faire un système
ouvert à d'autres partenaires. Jusqu'à présent,
les Chefs d'Etat avaient répondu positivement. J'espère
qu'ils vont continuer à le faire.
D'un côté, la Commission souhaite
le partenariat public-privé pour de nouvelles applications
à but commercial dans l'espace. De l'autre, la Commission
ne facilite guère les opérateurs privés
des satellites de télécommunications, de télévision...
, comme la Société Européenne des Satellites
au Luxembourg... Ne reste-t-elle pas sous l'emprise des vieux
réflexes de l'époque quand les administrations
publiques contrôlaient les systèmes au sol ?
Non, je peux vous rassurer sur ce point. La
Commission ne se montre pas réservée vis-à-vis
des opérateurs de satellites, pas plus qu'elle ne privilégie
les systèmes au sol. Le Commissaire Erkki Lükanen,
qui est chargé des entreprises et de la société
de l'information, veille à donner aux entreprises en
Europe l'environnement économique, social et réglementaire
qui favorise leur développement. La Commission appuie
le développement des systèmes de satellites en
se préoccupant de deux aspects essentiels : l'allocation
des fréquences et l'ouverture des marchés. L'harmonisation
des radiofréquences se trouve garantie pour l'ofre de
services pan-européens. La Commission a un groupe de
travail qui évalue les obstacles pour l'accès
au marché, non seulement au sein de l'Union mais aussi
dans les pays tiers.
La recherche aux Etats-Unis se trouve stimulée
par les activités militaires. Comment se positionne la
Commission vis-à-vis de l'aspect dual de la recherche
?
Vous évoquez un problème délicat
au niveau de l'organisation des programmes de la Commission
et du Parlement européen. Au niveau de la défense,
nous n'avons pas de compétences en tant que Commission,
mais nous sommes attentifs à l'emploi des satellites
pour la sécurité. A cet égard, la frontière
entre la politique de la défense et le contrôle
de l'environnement est ténue. Si l'Union Européenne
a confié à Javier Solana le Secrétariat
de sa Politique Etrangère et Sécurité Commune,
les activités militaires gardent un caractère
national. Mais je crois que les esprit évoluent au niveau
européen pour développer une défense commune.
La stratégie spatiale concerne des applications duales
de plus en plus marquées, comme la navigation par satellites
avec le système Galileo, l'observation de la surface
terrestre avec le programme GMES. Par contre, en aéronautique,
le transport civil et l'aviation militaire ont des finalités
différentes.
Que répondez-vous au reproche américain
d'aides publiques européennes das les programmes Airbus
et Ariane qui dament des pions aux USA sur le marché
mondial ?
Sur ce chapitre des aides publiques européennes,
les gouvernements et les industiels s'attachent à respecter
les règles de l'Organisation Mondiale du Commerce. Pour
l'Airbus, la quiestion du financement européen dans le
domaine de la recherche doit être clairement distinguées
des aides de lancement qui sont envisagées par certains
gouvernements nationaux. Les USA ne critiquent pas les activités
de recherche. Ce sont les aides au lancement d'un produit qui
sont au coeur du débat. La position européenne
est forte car elle se conforme à un accord bilatéral
avec les USA, signé en 1992, qui prévoit la possibilité
de concéder, à raison d'un tiers du coût
de développement, des aides au lancement pour de nouveaux
avions.
Dans les domaines de l'aéronautique
et de l'espace, quelles possibilités voyez-vous dans
une coopération entre l'Europe et les Etats-Unis ?
La coopération Europe-USA dans le domaine
aérospatial se révèle fructueuse avec des
missions conjointes en astronomie, en météorologie,
en océanographie, pour la surveillance de l'environnement,
pour les problèmes du bruit, pour les mesures de la couche
d'ozone... L'Europe a la bonne échelle pour permettre
des alliances équilibrées avec les Etats-Unis.
Elle est partie prenante de programmes de dimension internationale
comme la Space Station Alpha. En ce qui concerne la recherche
compétitive des entreprises, la collaboration est plus
délicate, plus difficile. A cet égard, les entreprises
européennes se sont donné une envergure suffisante
pour être plus compétitives à l'échelle
mondiale.
Et qu'en est-il d'un rapprochement de l'Europe
avec la Russie qui possède un énorme potentiel
dans l'aéronautique et pour l'espace ?
La Commission européenne a déjà
balisé ce rapprochement, puisqu'elle a signé un
accord de coopération scientifique avec la Russie. Lors
de la présidence belge de l'Union européenne,
durant la seconde moitié de cette année, les contacts
russo-européens doivent s'intensifier, avec la mise en
place de groupes de travail communs. Par ailleurs, l'ESA coopère
avec Rosaviacosmos, l'agence aérospatiale russe, pour
les systèmes de lancement, pour la prochaine génération
de satellites. La collaboration avec les USA, la Russie et le
Japon est reprise dans le rôle international du Programme-cadre.
A nos portes, un continent a bien de la
peine à s'insérer dans les nouvelles technologies.
C'est l'Afrique. Prévoyez-vous d'associer à la
recherche européenne les pays en développement,
en particulier ceux d'Afrique ?
Bien sûr, l'Union Européenne a
une responsabilité particulière dans ce domaine
et se doit d'apporter un soutien aux efforts de développement.
Dans l'actuel 5ème Programme, il est question d'Inco
ou Initiatives de coopération. Dans le prochain programme-cadre
concernant les maladies, l'idée est de développer
en Afrique des centres de lutte contre les trois grandes maladies
que sont le sida, la malaria et la tuberculose. Nous voulons
soutenir des centres qui font de la recherche sur la biodiversité
en Afrique, apporter un support pour concevoir la recherche
sur place.
Cette recherche implique-t-elle la technologie
spatiale ?
La Commission a déjà plusieurs
réalisations à son actif. Pour le système
Météosat de Deuxième Génération
avec des satellites au-dessus de l'Afrique, le Comité
du Fond européen de Développement a récemment
décidé de financer l'adaptation des terminaux
au sol pour la réception des données météorologiques
dans une quarantaine de pays africains. Ce travail est réalisé
conjointement par l'organisation Eumetsat et le Centre Commun
de Recherches. Il y a le projet TREES qui permet un suivi permanent
de l'état des forêts tropicales avec des partenaires
en Afrique, en Asie du Sud-Est et en Amérique du Sud.
Les observations servent à élaborer des programmes
régionaux de protection de la biodiversité et
de planification des ressources forestières. La Commission
a contribué à la réalisation de l'instrument
Végétation à bord du satellite SPOT 4.
La FAO est l'un des principaux utilisateurs des données
sur la vévégation afin de connaître la situation
alimentaire globale et de faciliter la lutte contre les criquets
dans de nombreuses régions. L'initiative GMES que nous
sommes en train de lancer doit permettre un usage accru des
systèmes spatiaux en support au développement.
Nous veillerons à ce que cet objectif soit poursuivi
au plus vite.
Comme Commissaire européen de la recherche,
comment voyez-vous l'Europe durant ce XXIème siècle ?
D'après moi, les scientifiques et les
industriels sont généralement dans un processus
de globalisation. Les nouveaux défis de recherche du
XXIème siècle, comme l'identification du génôme
humain, la compréhension de l'évolution de l'Univers,
se font par des équipes au niveau mondial. Un XXIème
siècle extraordinaire nous attend. On va savoir mieux
ce qu'on est d'une manière individualisée. Dans
l'espace, on va savoir d'où on vient. Par rapport à
ce que nous connaissions il y a un siècle, nous nous
découvrons à présent mille fois plus petits
et nous nous situons à des milliards d'années
plus loin. Dans la communauté scientifique, il faut être
un Européen qui fait bénéficier les nouvelles
connaissances au développement économique C'est
le lien entre tout ce qui est recherche et connaissance et ce
qui est développement et innovation. Il est indispensable
en Europe qu'on établisse bien ces liens entre la recherche
et l'innovation. Ces liens qui sont générateurs
de richesse préservent notre place dans le monde. En
tant que scientifique européen, je partage les grands
enjeux d'un XXIème siècle qui nous fait entrer
dans une société de la connaissance, où
l'immatériel apporte de la plus value.