Magazine réalisé par Théo Pirard
et fourni par le Space Information Center

Euro Space Center
A l'attention des supporters de l'Euro Space Center Belgium
et des efforts de l'humanité dans l'environnement de l'espace


Dossier n° 9

Septembre 2002

Interview GERARD BRACHET :

Gérard BRACHET, Directeur Général du CNES :

"La vocation de la France, au sein de l'ESA,
n'est pas que de faire des programmes spatiaux
pour la communauté scientifique.
C'est aussi de développer les retombées économiques de l'espace."


Gérard Brachet, né le 27 octobre 1944 à Lyon, devient en 1967 ingénieur de l'Ecole Nationale Supérieure d'Aéronautique de Paris. Il obtient en 1968 un "Master of Sciences in Aeronautics and Astronautics" à l'Université de Washington.

C'est en 1970 qu'il commence une carrière au CNES (Centre National d'Etudes Spatiales), d'abord pour diriger le Département Calcul d'orbites et Mécanique spatiale, puis comme Chef de la Division des Programmes Scientifiques (entre 1975 et 1978) et de la Division des programmes d'Applications (de 1979 à 1982). Il s'est illustré dans la mise en oeuvre de programmes ambitieux dans le cadre national, comme celui du satellite d'observation optique SPOT (Satellite Probatoire pour l'Observation de la Terre). Il a contribué au lancement du système international SARSAT-COSPAS (Search & Rescue) de recherche et de sauvetage par satellites. Il s'est fort impliqué dans la mise en place de la société SPOT Image, chargée de la commercialisation des images prises par satellite. Délégué français à l'ESA, il a présidé le Comité Directeur du programme d'observation de la Terre de l'ESA, à l'époque où l'on a décidé de lancer les satellites radar ERS (European Remote Sensing).

En 1982, G. Brachet est détaché à SPOT Image pour en être le premier Président Directeur Général. Sous son impulsion, la société fait naître le marché mondial de l'imagerie de télédétection spatiale. Par ailleurs, il se familiarise avec les rouages de l'Europe pour les applications spatiales. A plusieurs reprises, il est conseiller auprès de la Commission européenne pour les affaires de l'espace. Il a notamment présidé un groupe d'experts européens sur la télédétection par satellites. Il a participé en 1991-92 à l'élaboration de la politique de l'Union Européenne dans le domaine spatial.

En 1994, Gérard Brachet revient au CNES pour y diriger les Programmes et la Politique Industrielle.. Depuis juillet 1997, il en est le Directeur Général. Depuis fin 96 jusqu'à cette date il a assuré la présidence du CEOS (Committee on Earth Observation Satellites) qui regroupe 20 agences spatiales et 7 organisations internationales.


Quel fil conducteur voyez-vous à la stratégie spatiale française, vous qui avez connu le CNES dans les années 70 puis qui l'avez retrouvé dans les années 90 ?

Il y a un fil conducteur assez fort depuis les débuts. C'est la volonté de la France de poursuivre une politique spatiale ambitieuse. Cette caractéristique est restée vraie durant les quatre dernières décennies. Notre rôle est de faire en sorte que cela continue, à la fois en disposant des financements nécessaires à des activités dans l'intérêt du grand public, et en proposant à nos partenaires européens des projets spatiaux susceptibles de les intéresser, comme le lanceur Ariane qui a un impact important dans l'histoire de l'Europe spatiale.


© Arianespace

© Arianespace
Le 5 juillet 2002, la 12ème Ariane 5 a décollé en ayant pour marraine la Ville de Charleroi (inscription sur sa coiffe).
Elle a permis de lancer avec succès deux satellites de télécommunications, le Stellat-5 français et le N-Star C japonais

Dans le rapprochement entre l'ESA et l'Union Européenne, quel rôle joue le CNES ?

Le CNES a activement contribué à cette démarche du rapprochement, pour que l'ESA dialogue plus avec la Commission européenne. Ayant participé au début des années 90 à un groupe de travail mis en place par la Commission Européenne que présidait Roy Gibson, le premier Directeur Général de l'ESA, j'ai souhaité un rôle plus actif de l'Union Européenne en matière spatiale. L'ESA est une machine de coopération collective en Europe qui fonctionne de façon assez positive en donnant de bons résultats. On ne veut pas que l'ESA se dissolve dans la Commission qui est une structure complexe, plutôt bureaucratique. Je ne suis pas sûr que la Commission européenne serait capable de gérer dans les conditions optimum des programmes de technologie ambitieux, comme les programmes spatiaux. Ce rapprochement entre l'ESA et l'Union Européenne, j'en suis convaincu, est nécessaire, mais il faut le faire avec intelligence.


Avec intelligence... Que voulez-vous dire ?

Dans notre vision des affaires spatiales, tout ne passe pas par l'ESA. Il y a beaucoup de choses que l'on fait et qu'on continuera à faire en dehors du cadre juridique de l'ESA. Le CNES a des coopérations bilatérales avec les Etats-Unis, le Japon, l'Inde, le Brésil... C'est plus rapide, car on n'a pas besoin de demander l'accord de 14 autres pays européens, accord qui, dans certains cas, est difficile à obtenir. Par ailleurs, le CNES a bien l'intention de continuer ses activités dans les satellites au service du Ministère français de la Défense.


Allez-vous intégrer l'infrastructure du CNES dans celle de l'ESA ?

D'abord, le CNES s'efforce d'européaniser son personnel, avec l'embauche d'ingénieurs non français. Surtout que beaucoup d'activités au CNES sont au service de l'Europe spatiale. Il y a les activités des lanceurs auxquelles sont consacrés deux de nos quatre centres. Le Centre de conception et de réalisation des lanceurs à Evry et le Centre spatial guyanais de Kourou pour la base de lancement. L'ESA est fort impliquée dans leurs activités. Nous sommes en train d'associer notre centre spatial de Toulouse aux programmes de l'ESA. Le plus visible aujourd'hui est le centre de contrôle de l'Automated Transfer Vehicle, l'ATV qui est en développement pour le compte de l'ESA. Nous avons l'intention de multiplier les opportunités de travail de l'ESA à Toulouse, mais en même temps nous sommes conscients de la nécessité que ça fonctionne dans les deux sens. Ainsi nous multiplions les occasions pour l'ESTEC d'intervenir dans des projets du CNES, qui ne sont pas ceux de l'ESA. C'est une évolution assez importante. Dans le passé, les responsables de ces centres ne se parlaient pas. Maintenant, ils travaillent ensemble et ils se rendent compte qu'il faut travailler ensemble.


Photo ESA

Photo ESA / D. Ducros
L'ATV (Automated Transfer Vehicle), qui se prépare à l'ESTEC aux Pays-Bas, sera contrôlé depuis le centre de Toulouse.
Il servira à ravitailler la station et à sa remise à poste


Photo ESA / D. Ducros


Vous avez des exemples ?

Pour le petit satellite d'astronomie Corot, que nous préparons, l'intégration de son télescope est confiée à l'ESTEC dans le cadre d'un accord CNES-ESA qui a été signé en 2001. Nous avons un micro-satellite Microscope pour des expériences de physique fondamentale. Tout son système de micropropulsion est géré par l'ESTEC par délégation du CNES. Dans notre idée du fonctionnement en réseau des centres et en particulier du Centre spatial de Toulouse et de l'ESTEC, nous cherchons à multiplier les occasions de collaboration, de support, de synergie. Ce qui évite de faire des duplications, et qui apprend aux équipes à collaborer plus facilement. Je vous signale que les essais du satellite d'observation Hélios 2 ont lieu à l'ESTEC. Comme il est très gros, on a besoin du pot vibrant sur lequel a été testé Envisat.


© CNES, 2000 - illustration David DUCROS

L'observatoire COROT (Convection et Rotation des intérieurs stellaires) doit, dès 2004,
chasser les exo-planètes ou planètes autour d'autres étoiles



Hélios 2, c'est un satellite militaire... ?

Vous savez aujourd'hui, l'ESA n'a pas l'autorisation de conduire des programmes spatiaux dans le domaine de la défense. Ceci peut changer dans le futur Mais c'est un fait que l'ESA ne peut pas le faire maintenant.. Ce que le CNES est chargé de faire pour le programme Hélios du Ministère de la Défense français, dans lequel la Belgique devient partenaire à travers Hélios 2, nous n'envisageons pas de le confier à l'ESA. En tout cas, pas à court terme. L'ESA n'est pas du tout organisée pour traiter des questions sensibles de défense et encore moins organisée pour traiter des affaires confidentielles d'ordre stratégique. Le militaire fait peur à quelques Etats membres de l'ESA. C'est une des raisons pour laquelle le CNES continuera à gérer des projets spatiaux qui se déroulent en dehors de l'ESA.


© Astrium

La France est la première nation européenne à s'équiper d'un système militaire de satellites-espions.
La Belgique doit collaborer aux prochains satellites Hélios II


Qu'en est-il du projet de réseau européen des centres techniques ?

Dans cet effort de meilleure synergie, nous avons sélectionné avec l'accord du Conseil de l'ESA toute une série de domaines privilégiés pour la mise en oeuvre de ce concept de réseau des centres européens. L'un des domaines retenus concerne les stations de contrôle de satellites. Actuellement, un groupe de travail comprenant l'ESA, le CNES, le DLR allemand, l'Agenzia Spaziale Italiana, la Swedish Space Corporation, la Norsk Romsenter norvégien cherche à optimiser l'évolution d'un réseau européen de stations au sol. Nous sommes en train de planifier les futures stations européennes de type Deep Space Network (ou DSN) pour le suivi de sondes lointaines. L'Europe va être de plus en plus présente dans l'exploration interplanétaire avec des sondes vers Mars, Mercure... Il devient illusoire que l'on puisse continuer à s'appuyer sur le DSN de la NASA, un réseau très occupé, très saturé par toutes leurs missions à réaliser. On est en train de constituer, petit à petit, un DSN européen avec les stations de l'ESA en Australie, une station que l'Italie envisage de construire en Sardaigne et qui servira aussi aux radio-astronomes. Le CNES va en construire une dans l'Hémisphère Sud pour le programme de missions vers la planète Mars.


En matière de collaboration européenne pour des sondes à la surface de Mars, tout ne semble pas tourner rond entre les équipes de Netlander en France et de Beagle-2 au Royaume-Uni ?

On a un vrai problème parce que les responsables anglais de la petite sonde Beagle 2 ne veulent rien nous montrer. On est déçu. On a une grande frustration. Beagle-2 est financé à travers l'ESA, même si ce projet reste sous responsabilité britannique. Mais les Anglais refusent de nous laisser voir leur copie. L'ESA nous dit qu'on ne peut pas les contraindre ànous donner accès à l'information, ce qui est tout à fait surprenant. J'espère qu'on pourra trouver un terrain d'entente.


© CNES, 1999 - illustration David DUCROS

La France prépare plusieurs missions d'exploration martienne, dont le point culminant
sera le retour des premiers échantillons vers la Terre



Autour du programme Galileo de système de navigation par satellites, on retrouve en Europe ce manque d'entente. Comment évolue le programme voulu par l'ESA et par l'Union Européenne ?

En termes d'orientation politique de la stratégie spatiale, l'Union Européenne doit jouer un rôle plus important. L'expérience actuelle de Galileo nous montre qu'il reste des difficultés à surmonter en matière d'entente entre les Etats européens. Il reste que si on se projette dans les 20 à 30 ans à venir, l'Europe devra avoir un endroit où s'exprime la volonté politique des Etats européens d'entreprendre d'ambitieux projets dans la recherche spatiale. Cet endroit, c'est tout naturellement la l'Union Européenne qui a une vision d'ensemble sur tous les secteurs, y compris celui de la défense, même si son implication dans ce dernier secteur est très progressive et prudente. Le Conseil de l'ESA a forcément une vision plus réductrice, limitée aux affaires spatiales. Pour l'affaire Galileo, j'ai toujours été assez sceptique quant à l'approche de la Commission, une approche qui est beaucoup trop "business-oriented" et pas assez stratégique. Les Américains, eux, n'ont pas ce genre de naïveté !


Photo ESA / J. Huart

Le système Galileo est une initiative majeure de l'Europe dans l'espace


Des Etats de l'Union Européenne s'interrogent sur la rentabilité de Galileo, alors qu'il y a un GPS américain qui est mis à disposition gratuitement ?

Je peux vous dire que le CNES ne se pose pas la question de la rentabilité directe de Galileo. C'est la mauvaise question. Le système Galileo doit se faire pour des raisons stratégiques, parce que c'est important qu'on dispose dans le futur au niveau de la planète - c'est un problème qui déborde largement l'Europe - d'un système de positionnement et de distribution du temps sous contrôle civil, qui ne soit pas entre les mains des militaires américains. Soyons très clairs à ce sujet. En revanche, nous sommes convaincus que, globalement, ce sera un investissement rentable au sens économique général, parce qu'il mettra en oeuvre de multiples applications dans un important marché de terminaux.


Vous faites preuve d'un optimisme encourageant ?

Le CNES a toujours lancé des programmes sans être certain des retombées économiques. Prenez le cas des satellites météorologiques, comme Meteosat. Vous ne pouvez pas démontrer d'une manière directe leur rentabilité. Mais toutes les études montrent l'impact de l'amélioration de la prévision météorologique sur l'économie. Les satellites Meteosat jouent un rôle primordial dans cette amélioration, avec des retours sur investissement qui sont extrêmement bons. Pour Galileo, ce sera pareil. L'approche de l'étude PricewaterhouseCoopers, consistant à évaluer le marché direct et à calculer le retour sur investissement dans les dix ans qui viennent, ne vaut rien. Ce n'est pas avec une telle analyse qu'on fait gagner Galileo. L'Europe réalise Galileo pour que la communauté des utilisateurs dans le monde puisse s'appuyer sur un service de navigation qui soit sous contrôle civil. C'est pourquoi les Américains, qui ont le monopole, manœuvrant pour que les Européens ne fassent pas Galileo.


© Astrium

Le premier MSDG (Meteosat Seconde Génération) a été lancé par
la 13ème Ariane 5 dans la nuit du 28 au 29 août



Vous ne croyez pas à un partenariat public-privé, comme le préconise la Commission européenne ?

Il n'y en aura pas dans l'immédiat.. Il n'y a pas d'argent privé pour Galileo. Les propos selon lesquels des industriels soient prêts à investir des centaines de millions d'euros pour mettre en place une infrastructure Galileo sont des mensonges. Les industriels mettront de l'argent dans la production de terminaux, dans le développement d'applications. Dans la phase d'exploitation, on peut imaginer que le système s'autofinance, que les investissements de renouvellement puissent être supportés par l'industrie grâce aux activités économiques que Galileo pourra générer.. Dans la mise en place initiale, ce n'est pas vrai. C'est comme si on avait demandé à EADS (European Aeronautic Defence & Space), à Snecma, aux principaux industriels du programme Ariane de financer la moitié du développement d'Ariane qui a coûté neuf milliards d'euros pour Ariane 5. Ils auraient refusé, et ils auraient eu raison.


Vous n'hésitez pas à rapprocher le filon de Galileo et le fil d'Ariane ?

Aujourd'hui, dans le cas de Galileo, nous sommes dans la même situation que nous étions avec Ariane en 1973. Quand on a décidé Ariane, ce n'était pas pour la rentabilité d'un lanceur européen. Personne ne parlait de rentabilité d'Ariane même en exploitation et on ne cherchait non plus à amortir l'investissement de son développement. L'objectif de l'Europe en 1973 était que l'Europe dispose de son propre système de lancement. Avec l'idée qu'on ne peut avoir une politique spatiale qui ait du sens que si on a son propre accès à l'espace. Quand on ne dépend pas des autres pour aller dans l'espace, on devient réellement un acteur qui compte. On peut ainsi développer une industrie des satellites. Parce que l'Europe avait son moyen d'aller dans l'espace, l'industrie européenne des satellites a gagné en crédibilité. Même quand elle n'utilise pas Ariane, elle a toujours la possibilité de revenir à Ariane s'il y a une contrainte mise en place par les fournisseurs des autres systèmes de lancement. Si on a Galileo, on ne dépendra pas du seul GPS pour lancer des applications commerciales.


Dans le domaine de la télédétection spatiale, un marché en pleine effervescence, la France aurait bien voulu que l'Europe se rallie à sa proposition de SPOT... Mais la France a dû jouer cavalier seul ?

Effectivement, pendant les quarante années du CNES, il y a eu des périodes de frustrations et de difficultés. Lorsque, fin 1976, on a effectué une tournée européenne pour présenter le programme SPOT de satellites d'observation, le CNES a été déçu de n'avoir pu intéresser l'Allemagne, le Royaume-Uni, les Pas-Bas... L'Italie et l'Espagne se seraient ralliés s'il y avait eu un certain consensus. L'ESA n'a pas souhaité donner suite à la proposition SPOT. Devant cette situation, la France a décidé d'aller de l'avant avec la Belgique et la Suède comme partenaires. Malgré cette déception, nous avons fait preuve de réalisme quelques années plus tard. Lorsqu''il a été question sur le plan européen de développer un programme de télédétection radar avec les satellites ERS, nous avons décidé de participer. Nous avons estimé qu'il était judicieux d'être un partenaire important d'un programme européen d'observation radar de la Terre. Nous avons obtenu que la plate-forme des satellites ERS et Envisat soit celle de SPOT afin d'éviter des duplications en Europe. Ce qui illustre bien de notre part une forte volonté politique et une bonne solidarité européenne pour aller de l'avant.


© Arianespace

Après cet envol réussi avec le satellite de télédétection SPOT-5, le 3 mai 2002,
il ne restait plus que trois Ariane 4 à lancer : elles sont toutes réservées à la société Intelsat



Avec SPOT Image et Arianespace, le CNES est l'un des rares organismes publics à s'être lancé dans la création de filiales pour l'exploitation de systèmes spatiaux...?

C'est vrai que nous avons pris l'initiative de mettre en place des filiales d'exploitation de systèmes spatiaux. L'ESA ne peut pas le faire. En Europe, l'autre organisme qui fait du commercial est la Swedish Space Corporation, avec laquelle nous avons des liens étroits. L'Agenzia Spaziale Italiana s'intéresse à la formule. Très vite, le CNES a favorisé l'exploitation commerciale des services de lancement, avec la compagnie Arianespace, de l'imagerie spatiale au travers de la société SPOT Image, de collecte des données et de localisation des balises Argos avec l'entreprise CLS.



© Astrium / F. Watbled

L'imposant satellite d'observation SPOT 5 en cours d'intégration à Toulouse


Le fait pour le CNES de s'impliquer dans des affaires commerciales, n'est-ce pas une contrainte pour le programme d'activités scientifiques ?

La vocation du CNES n'est pas que de faire des programmes spatiaux pour la communauté scientifique, même si c'est un objectif important. C'est aussi de développer les retombées économiques de l'espace. D'une part, en facilitant l'accès de l'industrie française aux technologies spatiales, pour qu'elle soit la meilleure au niveau mondial. D'autre part, en développant les services qui emploient les moyens spatiaux. La question est de savoir si ce rôle d'actionnaire de sociétés d'exploitation n'a pas un effet contraignant. La vérité est que, dans certains cas, c'est devenu un peu compliqué. Le CNES a décidé de faire évoluer sa stratégie en transférant le contrôle de ces activités à des sociétés commerciales quand ces filiales ont atteint de la maturité et acquis un marché. Il passe le contrôle à l'industrie pour ne plus être à terme l'actionnaire de référence. C'est ce que nous venons de faire avec la filiale Intespace. Depuis le 31 décembre 2001, cette filiale est contrôlée majoritairement par Astrium qui s'équipe une grande salle d'intégration aux côtés des moyens d'essais d'Intespace.


© Astrium / F. Watbled

La société Astrium qui est la branche satellites du Groupe EADS produit en série, à Toulouse,
des satellites de télécommunications et de télédétection




En ce qui concerne Arianespace ?

La logique économique voudrait qu'il y ait transfert à l'industrie, mais pour d'autres raisons qui sont plus de nature politique, le gouvernement français ne désire pas pour l'instant, au moins que la part du CNES soit diminuée. Pendant longtemps, Arianespace a rapporté des dividendes. Je suis fier de vous dire que, quand j'étais président de SPOT Image, je distribuais des dividendes chaque année et j'en faisais un point de principe. Pour moi, le signal visible de la bonne santé d'une entreprise est qu'elle distribue des dividendes à ses actionnaires, même si ce sont de petits dividendes. Ceci étant, on est en train de mettre de l'ordre dans nos filiales. Le CNES est présent dans une vingtaine d'établissements publics et groupements d'intérêt économique. Nous nous posons la question s'il est opportun de rester actionnaire, à quel niveau on peut participer ou s'il n'est pas préférable de fermer.


D'une société d'exploitation du système Galileo, le CNES sera-t-il actionnaire ?

Actuellement, cela se discute. C'est un sujet qu'on doit évoquer avec l'industrie et avec le Ministère des Transports, le principal intéressé. On en a parlé dans le cadre de l'exploitation d'EGNOS (European Geostationary Navigation Overlay System). Il n'est pas sûr que le CNES tire la conclusion que c'est bien de participer. Nous sommes un organisme qui a une vocation de recherche et de développement, y compris pour de nouvelles applications. Dans le cadre de Galileo, on ne peut pas dire que le CNES aura un rôle de pionnier dans le développement des applications, puisque le système GPS qui existe depuis les années 80 a eu le temps de les porter à maturité.


Quelle est la position de SPOT Image vis-à-vis d'autres initiatives lancées par l'industrie, comme InfoTerra ?

Cette initiative Infoterra prend forme dans le cadre de la société Astrium. Celle-ci est un actionnaire de SPOT Image, aussi important que le CNES, et très actif dès les débuts. Nous avons convenu depuis près d'un an, qu'Astrium, comme actionnaire d'InfoTerra, des sociétés Eurimage, Fleximage et Istar, fasse au CNES une proposition pour optimiser l'organisation des acteurs en Europe dans le domaine de l'imagerie satellitaire. Nous avons mis la balle dans le camp d'Astrium et nous attendons sa proposition. Je suis convaincu qu'il faut replacer SPOT Image dans un cadre européen, compte tenu des acteurs qui se trouvent en Grande Bretagne avec InfoTerra, en Allemagne avec GAF à Munich... Le CNES est prêt à examiner la proposition d'Astrium, à lui donner un contrôle majoritaire dans SPOT Image sur la base d'une proposition intelligente et intéressante.


Qu'en est-il de la coopération européenne dans le cadre du programme Pléiades qui doit prendre la relève de SPOT ?

Il est prévu que la Suède et la Belgique participent à la réalisation et à l'utilisation des satellites d'observation Pléiades. On a une longue histoire de coopération avec ces deux pays dont on connaît bien les points forts sur le plan industriel. La France a déjà un accord de partenariat avec l'Italie et son système Cosmo-Skymed de satellites radar, et l'Espagne et l'Autriche ont récemment manifesté leur intérêt pour participer à PLEIADES.


Et la collaboration du CNES avec la Commission européenne pour l'instrument Végétation qui observe en continu le changement global ?

Il est envisagé pour l'avenir de faire évoluer VEGETATION vers un instrument à grand champ, multispectral, avec une très bonne calibration radiométrique. On obtient déjà avec l'instrument VEGETATION actuel une information radiométrique de grande précision sur le couvert végétal de la Terre. Le but est de préparer des capteurs qui, combinés sur plusieurs plates-formes, offrent une grande richesse spectrale, une haute qualité de calibration radiométrique, des possibilités de multi-incidence et multi-polarisation. Il s'agit de développer une capacité d'observation globale, avec un champ de vision d'une largeur de 2.000 km, qui donne accès à des paramètres qui intéressent la climatologie, l'écologie, l'agronomie, tant l'étude de l'atmosphère que la gestion des sols. L'équipe scientifique de Végétation est fortement impliquée dans cette réflexion. Il est vraisemblable qu'on débouche sur une nouvelle initiative européenne dans le contexte du système GMES (Global Monitoring for Environment and Security).


Dans l'exploration de l'espace, la France a très tôt joué la carte de la coopération avec la Russie... Que dire d'une présence russe au Centre spatial guyanais de Kourou ?

J'ai parfois des doutes sur le fait que la Russie ait réellement envie que l'opération Soyouz à Kourou se fasse. Ce n'est pas si clair. Comment concilier d'un côté l'implantation du Soyouz de Kourou, affaire importante pour le rapprochement de l'Europe avec la Russie, et de l'autre l'optimisation de l'exploitation du lanceur européen Ariane 5 ? Telle est la vraie question. C'est pourquoi, depuis un an, on tourne en rond sans arriver à des conclusions. Chez Arianespace, c'est clair : on a besoin d'un lanceur bon marché qu'on peut rapidement mettre en oeuvre pour les lancements de satellites moyens qui sont aujourd'hui confiés à des Ariane 4. Mais, dans un an, il n'y aura plus d'Ariane 4. Ce souci de flexibilité ne doit pas se traduire par une cannibalisation du marché d'Ariane 5. De ce risque, les industriels qui construisent Ariane 5 sont conscients et ils sont inquiets.


Verra-t-on à partir de 2005 la fusée Soyouz partir pour l'espace ?
Ce serait un beau cadeau d'anniversaire pour les 50 ans de la fusée russe



Combien de fusées Soyouz peut-on lancer de Kourou, sans le risque de gêner Ariane 5 ?

Quand on essaie de chiffrer ce souci, on voit qu'autoriser chaque année deux lancements de Soyouz en Guyane n'a pas d'effet négatif sur le marché d'Ariane 5. Cette possibilité a plutôt un impact positif sur la réactivité d'Arianespace par rapport au client. Deux Soyouz par an, ce n'est pas beaucoup. Est-ce qu'une telle cadence peut justifier l'investissement de centaines de millions de dollars pour réaliser un complexe de lancement Soyouz à Kourou ? D'où cette proposition que j'ai faite au gouvernement : convaincre les Russes de lancer depuis Kourou vers la station spatiale internationale leurs fusées avec les vaisseaux Soyouz, quand ils sont habités par des astronautes européens. Ainsi on pourrait imaginer un accord entre l'ESA et la RAKA, l'Agence aérospatiale russe, pour au moins une mission par année au départ de Kourou. En 2002, depuis Baïkonour, deux astronautes de l'ESA iront visiter la station à bord de Soyouz : un Italien en avril et un Belge en novembre.




Photo ESA / CNES / CPK-M.GUBAIDOULLIN
Le vaisseau Soyouz avec des cosmonautes pourrait faire du port spatial de l'Europe une base pour des missions habitées dans l'espace
La spationaute Claudie Haigneré est allé travailler dans
la station spatiale européenne en octobre 2001.
Elle est aujourd'hui Ministre-déléguée à la Recherche en France



Quel avantage voyez-vous à faire partir des équipages de la Guyane vers la station spatiale ?

Sur le plan technique, c'est la même chose de lancer vers la station un vaisseau Soyouz de Kourou ou de Baïkonour. Pas de différence pour les performances. Au Centre spatial guyanais, il faudrait des installations supplémentaires pour préparer les vaisseaux Soyouz et leurs équipages. Les Européens disposeraient ainsi à Kourou d'une base pour des vols habités dans l'espace. Politiquement parlant, la présence du Soyouz en Guyane deviendrait plus intéressante. Elle donnerait une belle impulsion à une entente spatiale russo-européenne pour développer en commun les lanceurs réutilisables du futur.

Propos recueillis par Théo Pirard au printemps 2002



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